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Ecole Saint-Joseph 1956 Ecole Saint-Joseph en 1956
(extrait du film "Rudes pistes", Armand Clabaut)


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Khmus de Xieng-Khouang 1935-1963




(Création 2 novembre 2017)

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L'auteur


 Ecole Saint-Joseph en 2015
Vestiges de l'école Saint-Joseph en 2015
(Photo Somsy Phantarasmy)


Xieng-Khouang 1935-1963
Autobiographie de Satkham
Journal de bord de Pierre Gentil
Correspondance du père Henri Delcros
Photos



Xieng-Khouang 1935-1963, les Khmus Chrétiens (1950-1980) Appel à Témoins

Mon projet actuel (novembre 2017) est de reconstituer le parcours d'un certain nombre des Khmus issus des villages chrétiens de la région de Xieng-Khouang. Beaucoup ont transité par l'école Saint-Joseph tenue à Xieng-Khouang par les missionnaires oblats, de 1953 à 1963. Il s'agit de rendre accessible à des enfants nés en France l'histoire de leurs parents nés dans les montagne de Xieng-Khouang.  Cette page est un appel à toute personne qui pourrait m'aider en me fournissant des documents, des photos, des témoignages, sur la ville de Xieng-Khouang avant 1963, où sur l'histoire des villages Khmus que ce soit dans la période de paix avant 1961 ou pendant la période de guerre, de 1961 à 1976.

Pour accéder à l'histoire que les Khmu ont vécu, je mène un certain nombre d'entretiens avec des Khmu vivant en France. C'est un travail qui sera publié quand j'aurai rassemblé assez de matière.

Pour l'instant, en guise d'introduction au sujet, je présente sur cette page 3 textes écrits de strates plus élevées de la société, respectivement de Chao Saykham, descendant des princes Phouen de Xieng-Khouang, de Pierre Gentil, administrateur colonial et Henri Delcros, missionaire oblat, à son arrivée à Xieng-Kouang

Remarque: Pour les noms propres, j'ai choisi de prendre les transcriptions orthographiques les plus communes. Dans la littérature, au lieu de "Khmu", on trouve également "Kmhmu' ", "khmou", "k'amou" ... De toutes façons, avant 1965, on ne parlait pas de "Khmu", mais de "Phu-Teng" ou de "Thaï Hay".
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texte (1) 1918-1934
[Note EdC: Chao Saykham, descendant de la dynastie de Xieng-Khouang a été Chao khoeng (chef de province) de juillet 1946 à 1963. En 1967, à la demande de l'thnologue Charles Archaimbault, il a écrit un récit autobiagraphique aue Charles Archaimbault a placé en appendice de son long article: Les Annales de l'ancien Royaume de S'ieng Khwang. In: Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 53 N°2, 1967. pp. 557-674. Dans les extraits ci-dessous, pour rendre le texte plus lisible j'ai recopié les différents noms propres selon leur orthographe la plus répandur, par exemple, Xieng-Kouang au lieu de S'ieng Khwang ]

BIOGRAPHIE DE CHAO SAYKHAM

chef de province de Xieng-Khouang


Je suis né a Xieng-Khouang 1e 25 mars 1918. Mon pére Chao Saygnavong descendait par Chao Kham de notre grand roi Chao Noy. ll avait le titre de chef de province [...] 

Avant les accords franco-siamois qui devaient régler la question de l’appartenance de l’ex-royaume phouen, mon père avait refusé de servir dans l’armée siamoise. ll fut mis au cachot, les fers aux pieds, et ne fut délivré que grâce a sa fille. Chaque jour cette enfant qui n’avait alors que six ans lui apportait a manger. Elle touchait les chaînes du prisonnier et lui demandait de les ôter : « C’est froid, père, cela, il ne faut point 1e garder ». Le gardien rapporta cette réflexion an gouverneur siamois qui, amusé ou touché de pitié, fit libérer mon père [...]

[...].En 1918 quand je naquis, ma mère avait déjà donné naissance à quatre enfants : Chao Dam Douan qui prit le froc dès l’âge de huit ans à Vat Si Phom, pagode qu’il ne devait quitter qu’à cinquante ans quand, malade, il ne se sentit plus à la hauteur de ses fonctions; Chau Suvat qui est maintenant médecin chef de l’hôpital de Vientiane ; Chao Sithavong qui devint officier dans l’armée française et fut tué en 1947 par le Vietminh; Nang Sisouphan, ma sœur aînée. Après moi, quatre autres enfants naquirent : Chao Son qui est établi docteur à Savannakhet; Nang Siphai, Chao Atao qui fut tué par les Lao indépendants, Nang Pheng Di ma deuxième sœur cadette.

Aussi loin que je remonte dans mes souvenirs, je nous vois tous ensemble dans la grande maison de Xieng-Khouang — située à l’angle du marché, cette construction en dur comprenait neuf pièces, dont une salle à manger de 50 mètres de long et un salon de 25 mètres — vivant dans la plus complète harmonie. Cela peut paraître étrange que trois épouses et leurs enfants aient vécu dans la même demeure sans qu'aucune dispute ait jamais éclaté. Et pourtant jamais la moindre querelle vint troubler notre quiétude. A six heure du matin, après notre toilette, nous allions tous ensemble sous la conduite de mon père écouter le sermon à Vat Si Phom. C’était ma mère qui préparait mets et offrandes. Mon père était un homme très pieux et nous modelions notre conduite sur la sienne. Quoique je ne comprisse rien à ces sermons, il me suffisait de regarder mon père pour réprimer en moi toute envie de manifester mon ennui. Après le sermon et le repas des bonzes, nous mangions les restes. C’était pour moi le meilleur moment. A la maison, tout le monde me témoignait de l’affection, il n’y avait aucun antagonisme entre frères et demi-frères, c’est pourquoi quand je vois les frères du prince Boun Oum qui le critiquent ou se disputent entre eux, cela m’est incompréhensible. Cela constitue un très mauvais exemple pour les gens qui sont sous leurs ordres  [...]

Peu de temps avant le certificat d’études, Chao Sithavong, mon frère, qui étudiait à Vientiane avait écrit à mon père pour demander la permission de retourner parmi nous. Il ne pouvait plus supporter les moqueries et insultes des élèves et des professeurs à l’égard des phouen, et plus particulièrement des descendants de Chao Noy [...] Aussi quand je descendis à Vientiane, je savais exactement ce qui m’attendait. je demandai la permission de me faire accompagner par un vieux dignitaire, mais mon père refusa : « Ne vous conduisez pas en enfant, vous êtes en âge de faire le voyage tout seul ». En fait, nous partîmes à dix. Parmi mes camarades qui devaient passer l’oral, il y avait deux Meos, Touby et son frère. Je fus désigné par l’adjointe du Résident qui était institutrice comme « chef de convoi ». J’avais dix piastres en poche, je me croyais riche, aussi acceptai-je. Nous descendîmes à cheval jusqu’à Tatom, ce qui nous prit trois jours. Dans tous les villages où nous nous arrêtions - j’avais visité un certain nombre d’entre eux avec mon père- nous étions reçus chaleureusement. «Voici le petit prince », criait-on dès notre arrivée, et aussitôt l’on nous apportait à manger gratuitement. A Tatom je descendis, selon les instructions de mon père, chez le frère de ma mère que je n’avais jamais vu. Mon oncle mit trois pirogues à notre disposition et nous descendîmes ainsi jusqu’à Borikhane, où je me présentai à Chao Kham Houng qui ne m’avait jamais vu et qui nous réserva un accueil que je n’oublierai jamais. Il nous fit accompagner par un fonctionnaire jusqu’à Paksane. De là nous primes la chaloupe qui venait de Takkek [...].

Après le certificat d’études, mon père décida de m’envoyer poursuivre mes études à Hanoï. Ce choix peut paraître étrange quand on sait les sentiments que nourrissait ma famille à l’égard des Annamites. Mais à cette époque, toute l’élite lao était formée à Hanoï et le lycée Albert Sarraut avait une grande renommée. Je partis en 1934, quelques jours avant la rentrée, avec mon neveu Tha Son Sai, le fils de Chao Souvat. En voiture, nous gagnâmes Vinh où nous descendîmes chez un Vietnamien qui avait une boutique à Xieng-Khouang. De là, nous rejoignîmes Hanoï par le train [...]


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Texte (2) 1948
ARRIVEE DE L'ADMINISTRATEUR PROVINCIAL PIERRE GENTI A XIENG-KHOUANG

[Note EdC: Pierre Gentil est un jeune haut fonctionnaire assez imbu de lui-même, arrivé au Laos en juillet 1946 et nommé en avril 1948 "conseiller provincial de Xieng-Khouang", c'est-à dire qu'il représente la France dans cette province. Il a publié en 1950 un livre, Remous sur le Mékong, qui se présente comme une sorte de journal de bord  ]

29 avril 1948

Je me suis éveillé ce matin dans une chambre de la maison de France qui sera la mienne, j'ignore pour combien de temps. Par les fenêtres qui donnent sur le parc je découvre les lignes douces d'une colline verte qui se détache sur le ciel clair.

Dans la journée, je prends contact avec le chao-khoueng. Son Excellence Chao Saykham qui descend de la famille des princes du Tranninh, est un petit homme à la figure ronde et à l'aspect sympathique, mais il ne semble pas avoir beaucoup de personnalité [...]

Saykham m'entraine ensuite chez Touby Lifoung; c'est un jeune homme gras, qui porte sans élégance des vêtements européens. Il est le chef des Méo, dont l'intervention fut décisive pour la libération de la ville [...]

Le 3 mai, dans le matin froid, nous quittons Xieng-Khouang par la piste du Sud. Nous croisons de nombreux caravaniers à peau sombre: Des Phu-Tengs (c'est ainsi que dans la région, on nomme les Khas). Ils vont vers le Nord avecdes hottes lourdement chargées. Passage de la Nam-Tiem sur un pont flottant soutenu par de gros fagots de bambous [...]

Rentré à Xieng-Khouang, j'en repars le 9 mai à cheval; à travers des prairiées marécageuses nous gagnons le flanc de la montagne. Toute la matinée, aux différentes altitudes, nous verrons alterner forêts denses, pins, chênes et bambous, végétations d'Europe et des tropiques [...]

Le soir, au village phu-teng de Song-Meng, un homme vient exposer une sombre histoire, tandis que d'affreuses femmes goitreuses, aux traits ravinés approuvent :

"'J'ai été persécuté par les Lao; après le retour des Français, j'avais été élu tasseng de Sakok, village dépendant de Luang Prabang, npn loin de la limite de la province de Sam-Neua. Pendant l'occupation, les Français m'avaient promis que les Phu-Theng auraient des tasseng de leur race. Nous qui avons aidé les Français quand les Japonais les recherchaient, nous ne voulions plus être sous les ordres des tasseng lao qui ont trahi. Mon élection a donc retiré au tasseng lao une partie de sa population. Il a alors persécuté les Phu-Theng. Nous avons voulu aller nous plaindre à Luang-Prabang; des partisans lao nous tendirent une embuscade sur le route, il y a eu des morts et des blessés. De plus, les Lao ont gardé huit mille piastres que les français leur avaient donné pour rembourser les dépenses que nous avions faites pour les aider sous l'occupation.«Ah, nous a dit le tasseng lao, vous avez été assez bêtes pour aider les Français, eh bien, pour vous apprendre, je lève quatre mille piastres d'impôts supplémentaires» ... On a arrêté plus de 10 Phu-Tengs actuellement en prison à Luang-Prabang ... nous désirerions que justice nous soit rendue ... Je voudrais que les familles phu-theng de Sakok viennent me rejoindre, elles le désirent, mais le tasseng lao le leur interdit. "

[...] Les mandarins lao, à l'abri du modus vivendi, peuvent tuer, voler, persécuter les minorités. Certainement, le Commissaire de la République, que je saisirai de la question, conseillera au ministre de l'Intérieur de faire relâcher les Phu-Teng détenus arbitrairement. Le conseiller provincial de Luang-Prabang interviendra, lui aussi, auprès de son chao-khoueng, qui répondra par de bonnes paroles sur le principe de l'égalité des races dans l'unité laotienne, mais il ne sévira pas contre ses notables fautifs. Les Phu-Thengs, taillables et corvéables depuis des siècles courberont la tête une fois de plus


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Texte (3) 1955
[Note EdC: Henri Delcros est arrivé au Laos, jeune missionnaire oblat en 1951. Après quelques années à Paksane où il se familiarise notamment avec le lao, il est affecté à Xieng-Khouang pour prendre en charge un secetur de ceux que l'on appelle encore les Phou-Thengs. La correspondance avec sa famille représente un corpus de 420 pages dactylographiées par les soins de sa soeur Marie-Jo  ]

LETTRE DU PERE HENRI DELCROS A SA FAMILLE

17 avril 1955

Ici, on se croirait dans le Massif Central ou la Cerdagne déboisée.

L'air est frais, léger. Quelle différence avec la lourde chaleur de Vientiane. L'eau coule partout en frais ruisseaux, alors que je viens de passer un mois et demi dans un endroit où les puits sont à sec et où l'on boit de l'eau boueuse.

Les maisons ne sont pas sur pilotis mais au ras du sol avec des murs en pierres sèches. Au bungalow de l'aéroport, en attendant la jeep on a bu une bière bien fraîche - 30 piastres1 la boîte. Tout est terriblement cher dans le pays où l'opium est roi il est où la marchandise arrive par avion mais je ne m'attendais pas à cela.

À mi-chemin entre l'aéroport et ici, nous avons rencontré le père Rancœur. Il était là par hasard, étant le plus souvent à quatre ou cinq heures de marche - dans toutes les directions. À Xieng-Khouang, le père David nous a reçu cordialement, ainsi que le Père Boissel venu du Sud-Ouest (Ban Pha) avec une dizaine de personnes qui vont travailler à la mission : On a reconstruit l'internat pour catéchistes, emporté par le dernier coup de vent.

Les pères sont joyeux, plein d'entrain, mais surchargés de travail. les villages catéchumènes augmentent sans cesse. Le père Boissel a une centaine de catéchumènes, les pères Subra et Wautier, plus de cinq cents.

La ville de Xieng-Khouang est administrative : bâtiments européens largement alignés sur plus d'un kilomètre. La vallée est encaissée, très étroite, les collines dénudées l'entourent de partout. La plat est inconnu : tout monte ou descend ; les maisons sont à flanc de côteau. Il en est ainsi de toute la province (sauf la plaine des Jarres).

Sur la place de la mission ( en pente, elle aussi), des Chinois jouent au basket ; sur la route passent des Méos en noir, avec la large ceinture rouge, la veste qui laisse le ventre à l'air, le collier d'argent et la toque conique bigarrée. Les Vietnamiens sont assidus à l'église où ils prient toujours en chantant. Les Phu-Tengs au parler guttural envahissent la maison, en quête de médicaments ou de vivres (lait américain, surtout). Les Phutengs sont souvent déguenillés ; leur grande misère est habituellement due à ce qu'ils sont opiomanes et dépensent pour la drogue toute une fortune.

Il est courant qu'un fumeur consomme pour 200 piastres par jour. Les dix chrétiens qu'accompagnait le père Boissel sont tous fumeurs, sauf un gamin de 14 ans. Un chrétien n'a pas le droit de prendre de l'opium (matière grave), mais le fait d'être opiomane n'est pas un empêchement au baptème… On a le droit de prendre ce qui est de nécessité vitale.

Les Laotiens véritables sont uniquement le chef de la province et ses adjoints. Il y a une espèce de roi méo qui est d'une richesse fabuleuse (il a perdu récemment un peu d'opium – quelques kilos de concentré saisis à Hong-Khong – mais ça ne l'a pas beaucoup gêné)

Le laotien est la langue officielle et commerciale, celle des écoles et aussi celle de la religion puisque les Phu-Tengs apprennent les prières laotiennes. Le phu-teng de par ici est fortement influencé de laotien : beaucoup de mots (tous les mots savants) sont des mots laotiens. Pourtant, c'est une langue d'origine très différente, avec des sons très spéciaux.

Depuis mon arrivée ici (deux jours) j'ai déjà appris une trentaine de mots.

11 piastre = 10 FR,




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Photos
Xieng-Khouang, 1935
Xieng-Khouang 1935
Village Khmu 1
Village Khmu 1, à identifier
Village Khmu, 2
Village Khmu 2, à identifier