Vue d'ensemble Communistes 39-45 

Communistes /De Gaulle / Résist. Intérieure

La direction du Parti pendant la guerre Grèves, maquis, guérilla urbaine... 

Le PCF après la guerre

HISTOIRE DU PCF (1940-1942)

Cette page

 est constituée d'extaits du livre "La Direction du PCF dans la Clandestinité (1941-44)" 

La direction du PCF dans la Clandestinite accueil site EdC

   

Plan de la page

Voir aussi

La survie clandestine du Parti

La dispersion des dirigeants

Juin-Juillet 40, Duclos à Paris

Promotion de Tillon

Le retour des jeunes

L'échec de la politique de légalisation

Dallidet et le dispositif clandestin

La direction du Parti, début 41

Efficacité de la répression

Barbarossa

Histoire du PCF (1921-39)

Histoire du PCF (fin 39)

Chronologie

Biographies

La survie clandestine du Parti

            En ce début de l'année 1940, au coeur de la drôle de guerre, les dirigeants français, Daladier , le civil, et Weygand , le militaire, échafaudent une manoeuvre grandiose qui aurait consisté à prendre Moscou en tenaille par la Syrie et la Finlande. Ubuesque projet qui donnerait presque raison sinon au cynisme d'un Staline  qui abuse de la confiance de centaines de milliers de communistes, du moins au réalisme de la diplomatie soviétique. Et tous ces militants éparpillés mais disciplinés, qui pensent au Parti d'abord, ont quelque raison d'imaginer que "l'ennemi de classe" profiterait bien de la situation pour les exterminer. Ils se battent pour survivre, réorganisent leurs structures clandestines, tels ces fourmis, programmées pour transporter leurs oeufs dans les nouvelles galeries après le coup de pied dans la fourmilière. Les jeunes filles de l'UJFF, l'Union des Jeunes Filles de France, montent en première ligne pour sauver leur parti. Le nom de l'organisation nous semble aujourd'hui désuet, mais ses militantes sont splendides; Claudine Chomat , Danielle Casanova, Georgette Cadras  et tant d'autres font merveille pour recoller les morceaux et entretenir la flamme. On les appellera  agents de liaisons ou femmes de liaisons, mais elles assument par intérim des responsabilités considérables. Elles rendront en temps utile à leurs camarades masculins toutes les positions de direction , l'heure de la femme n'a pas encore sonné.

            La plongée dans la clandestinité implique la disparition de toutes les structures traditionnelles, cellules, rayons, et la mise en place de triangles, ou groupes de trois, principe de base de l'organisation clandestine. Schématiquement, un membre du triangle pour le contact en amont, un autre pour le contact en aval, et le dernier pour effectuer les tâches qui sont dévolues au groupe, par exemple, la distribution de tracts. Il ne faut pas chercher à appliquer ce schéma de façon stricte, ça ne marcherait pas, mais l'idée-force est de renoncer définitivement aux cellules de 15 militants qui se connaissent tous. En plus de cette organisation par trois, l'Organisation Spéciale, plus communément appelé OS est un service d'ordre adapté à la situation nouvelle, qui doit assurer la sécurité des militants lors des distributions à risque. Cette mise en place de l'organisation clandestine se fera de façon très inégale, selon les régions, entre le début et la fin de l'année 1940.

                     Ils sont quelques-uns, comme Tillon, à être envoyés par Frachon en province, investis de responsabilités à l'échelon interrégional. Gaston Monmousseau, 52 ans, un syndicaliste qui avait dirigé la CGTU avant Frachon, s'installe à Marseille où son action n'a guère laissé de traces, et Auguste Havez, 42 ans, permanent du Parti sans autre responsabilité officielle que celle de secrétaire du groupe parlementaire, se voit attribuer la Bretagne.  Dans la région du Nord, Martha Desrumeaux  n'a jamais perdu le contact avec la direction. Frachon, lui, reste à Paris entouré d'une poignée de militants. Il ne semble pas qu'il ait eu d'état d'âme particulier vis-à-vis de la ligne de l'IC. Le choix communiste que Benoît avait fait en 1920 était irrévocable, et ce choix impliquait la fidélité à l'URSS. Ce qui est bon pour l'URSS est bon pour les communistes. Au travers de la correspondance qu'il fait parvenir à l'Internationale, il manifeste souvent son inquiétude vis-à-vis d'un certain nombre de parlementaires, tels Renaud Jean, le vieux responsable du secteur agricole, qu'il sent réticents à appliquer la ligne officielle. Pour Frachon, le maintien de la  discipline et la loyauté vis-à-vis de l'IC représentent la garantie de ne pas déraper vers les tristes souvenirs de l'union sacrée. Il se sent bien seul et réclame qu'on lui renvoie Ramette, membre du Comité Central, et surtout Mounette Dutilleul, arrivée à Moscou, en train depuis Berlin, au terme d'un voyage épique. 

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Bruxelles, Moscou, Paris, Limoges: Les pérégrinations des dirigeants

            Le groupe belge s'est étiolé. Dés le mois de novembre, Thorez  débarque à Moscou avec femme, enfant, rejoints quelques mois plus tard par Arthur  Ramette et Raymond Guyot . Duclos et Tréand  sont les derniers à tenir compagnie à Fried , en Belgique, avec Ceretti , l'Italien qui avait dirigé France-Navigation et qui partira bientôt  pour Moscou via l'Allemagne et le Danemark, en décembre 39, laissant Duclos et Tréand  seuls avec Fried  qui vit à Bruxelles avec Aurore et le premier fils de Thorez , Maurice comme son père, 13 ans. Duclos et Tréand auraient également dû rejoindre Thorez à Moscou, mais l'ordre ne leur parvint pas à temps, ils regagneront donc Paris aux alentours du 15 juin, à la suite des Allemands triomphants.

            En Mai 40, le déferlement des colonnes allemandes sur le pays ne devait pas simplifier une situation déjà difficile. Le pays entier sombrait, et les morceaux de Parti surnageaient tant bien que mal sur les flots tumultueux de la débâcle. Le philosophe communiste Politzer  servit d'intermédiaire pour nouer des contacts entre le ministre De Monzie  et Frachon pour constituer une sorte d'union sacrée pour la défense de Paris, mais Paris ne fut pas défendu et tant le gouvernement que la direction durent prendre leurs dispositions pour se replier vers le Sud.

            Alors que le député d'Amiens, Jean Catelas , reste à Paris le seul représentant de la direction avec Gabriel Péri, le groupe Frachon se scinde en trois équipes avec comme point de rendez-vous Limoges, Haute-Vienne. Une première équipe comprenant Danielle Casanova, Victor Michaut et Claudine Chomat , se dirige vers Bordeaux, mais le grand départ a lieu le 12 juin: Louis Montel , ferrailleur à Villejuif, conduit dans sa voiture Frachon, Marguerite Montré et sa soeur. Ils gagnent directement la Haute-Vienne et sont hébergés à la ferme des parents des soeurs Montré à Fursanne. Une équipe de cyclistes est emmenée par Arthur  Dallidet. Mounette  Dutilleul qui avait attendu Tréand  le 12 Juin chez les Voisenet  est  convoyée avec des fonds vers Bordeaux par une voiture de l'ambassade du Chili qui joue souvent les annexes de l'ambassade d'URSS. A Bordeaux, avec Marie Dubois qui l'accompagne, elles retrouvent Danièle Casanova le 18 juin, mettent deux jours pour faire la jonction avec Tillon et filent ensuite vers Montauban et Toulouse pour continuer leur distribution. Au passage, Tillon aura reçu 80000F et le testament de "l'oncle" Frachon: en cas de pépin, il devrait assumer la direction du parti.

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Les débuts de l'occupation, Duclos et Tréand à Paris

            Le 15 Juin, Duclos et Tréand, le responsable aux cadres,  arrivent à Paris. Ils mettent près de 4 semaines avant d'établir un contact avec le groupe Frachon en Haute-Vienne. Les rapports ne sont pas très clairs entre Duclos et Tréand. Tous deux ont la confiance de l'Internationale, mais ils sont tellement différents. Duclos est théoriquement le plus gradé, numéro deux après Thorez , orateur vedette, excellent débateur grâce à une aisance intellectuelle que son camarade est loin de posséder. Maurice Tréand, on l'appelle "Le Gros", affectueusement. On lui écrit même "Mon cher Gros". Longtemps resté dans l'ombre, il n'en n'est pas moins ambitieux. Dans les années d'avant guerre, il a assumé des fonctions de premier plan dans l'appareil clandestin et bénéficie de ce fait de la confiance des dirigeants de l'Internationale qui considèrent qu'il est plus solide que Duclos, souvent soupçonné de légèreté. Vis-à-vis du centre de Moscou, la direction parisienne est bicéphale, comme le montrent clairement les courriers échangés de juin à août, portant généralement la double signature "Yves et Grégoire" qui sont leurs pseudonymes de l'époque. Mais l'homme fort du moment semble bien être Tréand, qui reprend le contrôle de tout l'appareil en pestant contre l'état lamentable du parc d'imprimeries laissé par l'entourage de Frachon; Dallidet est le premier visé. Il ne veut sans doute pas vraiment écarter Duclos, mais il le met à l'abri, comme un produit précieux, dans des planques souvent éloignées de Paris.

            Les archives de l'Internationale dont une partie seulement a été exhumée, ne dévoileront sans doute jamais les tensions qui ont pu exister entre les deux hommes, mais une chose est claire, ils ont appliqué tous les deux la même politique, celle de l'Internationale. Car il ne suffit plus pour le Parti d'assurer sa survie, il faut faire face à une situation politique dramatiquement nouvelle: Les Allemands sont installés à Paris et occupent la moitié Nord de la France, alors que le régime de Vichy, souverain au Sud, mais qui garde en zone Nord l'autorité sur l'administration et la police, est dominé idéologiquement et socialement par les forces les plus viscéralement opposées aux communistes. Les démarches faites par Tréand  et d'autres militants auprès des autorités d'occupation pour négocier la reparution de l'Humanité ont nourri par la suite une littérature abondante et souvent polémique. Il est tout à fait clair maintenant que la ligne officielle du parti, émanant de Moscou et appliquée normalement par la Section Française de l'Internationale Communiste, ne mettait pas en priorité la lutte contre les Nazis. Il était envisagé tout à fait normalement de sortir une Humanité légale, qui passée au filtre de la censure aurait adopté une neutralité vis-à-vis de l'occupant. "Ce Soir", un quotidien communiste de moindre notoriété, fut autorisé à paraître, mais les pourparlers concernant l'Huma avortèrent finalement du fait des Allemands. Hitler  désavoua Otto Abetz  qui finassait pour transformer des communistes désorientés en bons nationaux-socialistes. Les autorités de Vichy obtinrent également gain de cause pour empêcher la légalisation du parti.

            La situation cependant demeura confuse suffisamment longtemps pour que, simultanément avec les démarches confidentielles pour la reparution de l'Huma, la direction du Parti mena une politique de légalisation. Après neuf mois de clandestinité, il s'agissait de profiter du vide politique et des bonnes intentions apparentes de l'occupant pour réoccuper le terrain. Pratiquement, les élus locaux et les responsables syndicaux furent invités à sortir de leurs tanières pour reprendre le chemin de leurs permanences, à réoccuper les municipalités perdues, à effectuer des prises de parole.

            Cette ligne suivie, en gros, de juin à septembre s'avéra un désastre complet. Les négociations avec les Allemands pour la reparution de l'Huma suscitèrent très vite de vifs débats au sein du mouvement communiste. Ainsi, lorsque les communications furent rétablies, tant bien que mal, entre Paris et la Haute-Vienne, l'équipe autour de Frachon, qui avait eu vent des pourparlers, fut quelque peu traumatisée. Mounette  Dutilleul se souvient d'une réunion au mois de juillet où la question fut débattue:

            "Du coté de Limoges, on a appris la nouvelle que des pourparlers s'engageaient avec les autorités allemandes pour la reparution de l'Humanité. La question se posait donc d'un retour immédiat sur Paris. Il y avait là Felix Cadras , Victor Michaut, Arthur  Dallidet. Benoît n'a pas répondu tout de suite. Michaut s'est prononcé violemment contre, Cadras aussi, moins violemment, car il n'était pas violent, Cadras. Arthur Dallidet a tout de suite argumenté. Il était criant pour nous que cette demande de reparution était une chose  impossible... Et Frachon ne disait rien. En fin de compte, il a dit "Bon, il faut organiser la remontée à Paris, il faut aller voir ce qui se passe." Et c'est tout."

            Finalement, l'opération fut désavouée à Moscou, alors même qu'elle avait été engagée en plein accord avec l'IC. Pour le seul mois de juillet, on recense actuellement huit lettres dont la longueur peut aller jusqu'à 10 pages de Duclos ou Tréand , à destination du centre de Moscou qui les reçoit avec un délai d'une ou deux semaines. Les directives de Moscou sont envoyées à un rythme plus calme, environ une fois par mois. Une directive datée du 5 août clarifie la ligne du Parti vis-à-vis des occupants:

            "Selon informations arrivées par diverses voies au sujet situation en France, il est évident que le Parti est menacé de graves dangers de la part des manoeuvres de l'occupant... Par conséquent, nous vous proposons la règle de conduite suivante:

1. Le Parti doit catégoriquement repousser et condamner comme trahison toute manifestation de solidarité avec les occupants...

2. Limiter tous rapports avec les autorités occupation strictement aux questions purement formelles et de caractère administratif.

3. Poursuivre les efforts pour obtenir légalisation presse ouvrière et utiliser les moindres possibilités légales pour activité politique et propagande...

8. Avisons direction du Parti que Jacques est personnellement chargé de la responsabilité pour la réalisation inconditionnelle des indications présentes et invitons tous les membres de la direction avec maximum de fermeté, de responsabilité et discipline de fer et en exiger autant de tous les membres du parti."

            Il est raisonnable de supposer qu'au moins Dimitrov , Thorez  et Manouïlsky ont participé à la rédaction de la directive, après avoir pris connaissance de la mise en garde que Fried  avait envoyé le 1er Août depuis Bruxelles. La conséquence du point 8 de la directive du 5 Août sera la mise à l'écart de Tréand , partielle d'abord, puis totale et définitive à partir de la fin 40.  Il faut dire que le retour du groupe Frachon au début du mois d'août est venue renforcer de l'intérieur la défiance de Moscou. Les attributions de Tréand vont glisser progressivement sur Dallidet et Cadras . A court terme,  son éviction permet de désamorcer un conflit latent avec Dallidet, et plus tard, elle permettra de tenter de faire porter la responsabilité d'une fausse note jouée par toute la direction du mouvement communiste, de Staline  à Duclos, sur un homme d'appareil, peu connu à l'extérieur du Parti, mis en selle par cette même direction.

            L'affaire de la demande de reparution de l'Humanité n'aura été somme toute qu'un épisode secondaire de l'Histoire. Beaucoup plus lourde de conséquences, la confirmation de la politique de légalisation du Parti aura pour conséquence les rafles d'octobre et novembre 40 qui enverra quelques milliers de militants rejoindre les camarades mis sous les verrous par Daladier . Pour être complet sur l'action de Duclos sur cette période, il faut mentionner la diffusion du tract connu comme l'appel du 10 juillet et dont il fut le principal rédacteur. A coté d'analyses tout à fait orthodoxes où sont mis en cause, en des termes virulents, tous les dirigeants de la Troisième République et les "ploutocrates" de Vichy, à coté des inévitables références à l'URSS, surgissent des évocations nationalistes qui appellent au redressement d'un peuple meurtri et humilié par une occupation ennemie "...La France encore toute sanglante veut vivre libre et indépendante... Jamais un peuple comme le nôtre ne sera un peuple d'esclaves et si, malgré la terreur, ce peuple a su, sous les formes les plus diverses, montrer sa réprobation de voir la France enchaînée au char de l'impérialisme britannique, il saura signifier aussi à la bande actuellement au pouvoir SA VOLONTE D'ETRE LIBRE" Il est clair que ce texte où l'on recherche vainement les simples mots "allemands" ou "nazis" ne saurait en aucun cas être considéré comme un acte de résistance à l'occupant, mais démontre simplement que parallèlement aux démarches de reparution légale de leur presse, les communistes étaient déterminés à conserver un dispositif technique leur assurant la diffusion d'une expression indépendante de toute censure.

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Le PCF en province et la promotion de Tillon

            En province, les responsables sont pratiquement coupés de tout contact et sont conduits par conséquent à improviser une ligne politique en fonction de leurs convictions. Le 15 juin, le jour où les Allemands entraient dans Paris, Bordeaux avait été l'ultime refuge du gouvernement de Paul Reynaud . Le lendemain, Paul Reynaud cédait la place à Pétain. le 17 juin au matin, alors que les Allemands foncent sur la ville, un colonel tout juste promu général, inconnu du grand public, mais assez versé dans la théorie militaire pour avoir été nommé secrétaire d'état à la guerre dans le cabinet de Paul Reynaud, parvient à s'envoler pour Londres, il s'appelle Charles de Gaulle . Ce même 17 juin, à 12H30 Charles Tillon, après avoir écouté le message radio-diffusé du nouveau chef d'état "C'est le coeur serré que je vous dit aujourd'hui qu'il faut cesser le combat" rédige un tract intitulé "Peuple de France", dont la teneur est révélatrice des sentiments qui pouvaient animer un communiste indépendant, mais nullement marginal au sein du parti:

            "... Mais le peuple Français ne veut pas de l'esclavage, de la misère et du fascisme, pas plus qu'il n'a voulu la guerre des capitalistes. Il est le nombre, uni, il sera la force...

- Pour un gouvernement populaire, libérant les travailleurs, rétablissant la légalité du Parti communiste, luttant contre le fascisme hitlérien

Peuple des usines, des champs, des magasins et des bureaux, commerçants, artisans et intellectuels, soldats, marins et aviateurs encore sous les armes, unissez-vous dans l'action."

 (Voir le texte complet dans la Biographie de Tillon)

            Ce qui distingue essentiellement la littérature communiste de Bordeaux de celle diffusée à Paris, c'est un appel explicite à la lutte contre l'occupant fasciste. En Bretagne, Auguste Havez sera encore plus percutant, le 22 juin "...Il n'y aura pas de répit avant d'avoir bouté les bottes hitlériennes hors de notre pays..."

    Le premier contact entre Tillon et un envoyé de Tréand , au début du mois de septembre, fut houleux. Roques, un ancien mineur, vint demander qu'on lui remette la liste des principaux dirigeants de la région et des planques utilisées pour le matériel. L'irascible Charles se fâcha tout rouge et refusa de communiquer les informations demandées. Il avait déjà mis en œuvre dans sa région des mesures de cloisonnement dont la nécessité s'imposera ultérieurement au Parti clandestin.

            L'incartade ne fit pas obstacle à l'avancement de Tillon. En octobre, convoqué à Paris par Frachon, il se vit proposer une entrée au secrétariat. Au même moment, la police de Vichy rentrait en guerre ouverte contre les communistes en arrêtant tous les militants qui s'étaient découverts en suivant les consignes de leur direction. La politique de légalisation avait viré au fiasco le plus total. La promotion de Tillon résultait à la fois d'un parcours sans faute et de la confiance de "l'Oncle" Frachon qui l'ayant bien connu à la CGTU, voyait en lui l'homme des coups durs et des situations difficiles.

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Evasions et démobilisations: le retour des jeunes

            La fin des hostilités concrétisée par l'armistice du 16 juin eut pour conséquence le retour à leurs postes de nombre de militants de moins de 40 ans, cette force vive dont le Parti avait soudainement été privé avec la mobilisation. Certes, la plus grande partie de l'armée fut piégée dans les diverses nasses dessinées par les colonnes de panzers. A Sedan, Dunkerque et ailleurs, des armées de plusieurs centaines de milliers de soldats furent encerclées, mais une partie des unités étaient quand même parvenues à se replier au-delà de ce qui devint la ligne de démarcation. Les clauses de l'armistice limitaient les effectifs de l'armée à 100 000 hommes, ce qui entraînait la démobilisation de la plupart des rescapés de la guerre éclair de mai-juin 40. D'autre part, au sein des unités qui s'étaient constituées prisonnières, les occasions d'évasion étaient extrêmement fréquentes, surtout pour des militants révolutionnaires pour qui la bataille perdue d'une guerre qui n'étaient pas la leur n'était qu'une péripétie dans le combat auquel ils avaient consacré leurs vies. Parmi ceux-là, les anciens des brigades internationales, avec une guerre d'avance, eurent vite compris qu'il leur serait plus facile de filer discrètement tant qu'ils étaient sur le sol Français.

Voir notamment le retour de Gustave Guéhenneux, qui deviendra Victor dans la clandestinité, ainsi que celui de Georges Beaufils, l'adjoint d'Arthur Dallidet à la section des cadres. Tous deux savaient où étaient cachés les carnets contenant les noms de tous les militants assez sûrs pour pouvoir servir dans la clandestinité.

Voir aussi l'évasion et le retour d'Auguste Lecoeur qui deviendra un dirigeant de première importance à partir de 1943.

Voir enfin la démobilisation de Raymond Dallidet, le petit frère d'Arthur, que l'on appelera Raph dans la clandestinité et qui, par sa femme Micheline, reprendra contact avec Duclos qui lui confiera la responsabilité de mettre sur pied des imprimeries clandestines.

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L'échec de la politique de légalisation 

          A partir d'août 40, la direction du Parti va évoluer, par retouches successives, vers une structure durable et efficace. Les bases de l'organisation qui sortira de la clandestinité à la Libération sont jetées durant les derniers mois de l'année 1940. A la tête, le couple Duclos-Frachon est solide et très complémentaire. Les deux hommes ont l'habitude de travailler ensemble depuis près de dix ans, ils étaient voisins à Montreuil. Officiellement nommé responsable suprême par Moscou, Duclos pourra faire ce qu'il veut quand il veut, en toute légitimité, mais il n'est pas avide de pouvoir solitaire, et il s'efforcera aussi bien d'exécuter fidèlement les directives qui lui parviennent de Moscou que d'écouter les conseils que son vieux complice saura lui prodiguer parcimonieusement, mais avec l'autorité qui lui est naturelle. Si les cafouillages de la demande de reparution de l'Huma ont mis Duclos en position de faiblesse, la faillite de la politique de légalisation ressort clairement de la responsabilité collective. Sans nul doute impulsée par Moscou, on ne trouve pas dans les archives ou les témoignages existants de signe que l'un ou l'autre des deux dirigeants s'y soient opposés.

            La police de Vichy lança son offensive en région parisienne à la fin du mois de septembre. Une première hécatombe touche trois cents militants parmi lesquels de nombreux responsables politiques ou syndicaux. D'autres rafles suivront en province. En s'ajoutant aux internés de 1939, ils seront ainsi entre dix et vingt mille élus et militants à s'entasser dans différents camps dont le plus connu est celui de Châteaubriant. Dès octobre 1940 commence la période de clandestinité totale qui durera jusqu'en 1944.  

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Dallidet et la mise sur pied du dispositif clandestin

            Sur le terrain, Arthur Dallidet fut l'artisan de la réorganisation du parti. Au mois de novembre, Tréand  était déjà presque totalement évincé, une éviction à la Duclos, où, pour prévenir toute réaction brutale de la part de la victime, on l'ensevelit sous un flot de bonnes paroles, cependant qu'on organise derrière lui sa dépouille. Tréand fut progressivement dépouillé de toute responsabilité et coupé de tous ses contacts avant d'être escorté au vert, en zone Sud, avec l'ordre express de ne rien faire. C'est donc Arthur qui couvre le terrain, alors que Duclos et Frachon ont pour consigne de sortir le moins possible de leurs planques, et Duclos d'ailleurs, ne sort pratiquement pas, mais il reçoit quand même certains visiteurs. Arthur s'occupe de tout, trouver les planques, prévoir les déménagements, organiser les rendez-vous. Heureusement pour lui, il a la chance de garder auprès de lui Mounette qui travaille également dans les sphères de la direction. Arthur jette les bases du futur, mais gère d'abord le quotidien. Il s'agit d'assurer la subsistance d'un certain nombre de révolutionnaires professionnels qu'on appelle permanents en temps de paix et clandestins en temps de guerre. Victor, alias Gustave Guéhenneux, est investi, en raison de ses racines rurales, de missions que l'on peut qualifier de tout à fait terre à terre. Il fera plusieurs voyages en Bretagne, où est resté son père, pour approvisionner le Parti en un certain nombre de denrées. Victor se fit même livrer un cheval à Vaugirard pour résoudre de multiples problèmes de transport.     Pour le service en ville, une jument, plus civilisée, aurait été préférable au cheval, mais le père de Victor n'en avait pas. Le cheval, cédé à l'entreprise de transports Teulet, que Raph sollicitait fréquemment, joua un rôle de premier plan dans la réorganisation du dispositif technique, charriant des tonnes de papier et déménageant des imprimeries entières.

            Un autre moyen d'assurer la subsistance fut de monter des fermes dans la région parisienne. C'étaient des lieux où l'on pouvait également entreposer du matériel et loger des clandestins en cavale. Une telle ferme fut installée dans l'Oise, par Henry, l'oncle de Guy Môquet , qui n'avait pas encore la notoriété que lui a valu la station de métro à son nom. Le père de Guy Môquet, député du 18ème arrondissement, fut précisément une victime de la période de semi-légalisation du parti. Le fils, Guy, âgé de 17 ans, fut arrêté peu après le père. Dans une autre fermette de Gometz-La-Ville, maintenant en Essonne, près d'Orsay, on installa un couple d'imprimeurs, les Neunlist , mais nous aurons l'occasion de reparler de ceux-là, qui se retrouveront, sans le savoir, en plein coeur du dispositif clandestin de la direction. En région parisienne, il y avait également à Crépy-en-Valois une autre ferme tenue par Robert Le Maout . C'est à son frère Raymond, ou plutôt Raph, comme on l'appelle maintenant, qu'Arthur a confié la gestion de toutes ces implantations. 

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La direction du Parti au début 41

            Frachon a affirmé plus tard (1970) qu'il avait fait remonter Tillon de Bordeaux pour s'occuper de la lutte armée. Mais à la fin de 1940 ou même au début de 1941, il n'est nullement question au sein de la direction de lutte armée contre l'occupant. Les groupes d'O.S. qui ont été créés dans la région de Bordeaux ou ailleurs sont essentiellement un service d'ordre adapté à la clandestinité, donc armé, quand il y avait des armes, destiné à protéger les militants et à châtier les traîtres. En fait, Tillon ne sera vraiment intégré à la direction qu'au mois de mai suivant et restera même totalement inactif jusqu'à l'entretien qu'il parviendra enfin à avoir avec Duclos au mois de mars. Début 41, la direction du Parti ne comprend personne d'autre que Duclos et Frachon. Elle est parisienne, mais nous n'entrerons pas dans le détail de toutes leurs planques, car elles changèrent souvent. Le plus souvent, il s'agissait d'immeubles HBM, les HLM d'alors, situés à proximité des boulevard des Maréchaux, et dont le grand avantage était d'avoir plusieurs issues. Fin 40, Frachon et Duclos sortaient encore fréquemment dans les rues de Paris, mais ils furent obligés d'espacer de plus en plus leurs sorties, et bientôt de les supprimer complètement. C'est surtout Duclos qui était insortable, son physique de caricature lui ayant déjà assuré une petite notoriété. Dans les immeubles où il habite, il n'est ni clandestin, ni légal, il est incognito, il n'existe pas, et à chaque sortie, son premier problème est de ne pas être vu de sa propre concierge. Victor lui a été rattaché directement comme garde du corps et agent de liaison, et vis-à-vis de la concierge, il se fait généralement passer pour le mari de Gilberte Duclos. Arthur  Dallidet gère personnellement, avec l'aide de Mounette, les logements, les déplacements, rendez-vous et déménagements des deux dirigeants.

            Au début 41, Félix Cadras, que Frachon avait laissé en zone Sud avec Victor Michaut, sera rappelé à Paris, pour assumer les fonctions de responsable à l'organisation, ce qui libérera Arthur de tous les contacts avec les interrégionaux et autres responsables. C'est en fait la poursuite du travail de Tréand. L'Huma clandestine parait assez régulièrement, mais jamais plus d'une fois par semaine, et de ce fait des intellectuels comme Politzer ou Péri sont largement sous-employés. Duclos suffit largement à remplir le recto-verso hebdomadaire. Les effectifs du Parti à cette époque ne doivent pas dépasser quelques milliers, qui vivent chichement, mais touchent quand même leur 2000 ou 2300 francs par mois. Grâce à Jean Jérôme et à Tréand, la plupart des caches qui abritent les différents trésor du Parti sont à nouveau sous contrôle. A Paris l'ambassade soviétique peut vraisemblablement, directement ou sous le couvert de quelque autre légation étrangère, aider le Parti frère en difficulté, mais nous n'avons que peu d'information sur ce point.

            A Paris, les Brigades Spéciales anticommunistes du gouvernement de Vichy vont se faire de plus en plus menaçantes. Dés octobre 1940, les frères Dallidet ont prévu de déménager leur direction à la campagne, mais comme tout Parisien qui se respecte, Duclos et Frachon traînent des pieds pour quitter la capitale. Tillon, en s'installant à Palaiseau en février 41, ouvrira le chapitre de la direction à la campagne. Nous entrons dans le vif de notre sujet.

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Efficacité de la répression

           Une première vague d'arrestations, en octobre 40, avait touché des responsables importants qui s'étaient découverts imprudemment pendant la phase de semi-légalité qui avait suivi l'arrivée des allemands en zone Nord, mais les conséquences de ce relâchement des mesures de sécurité se firent sentir jusqu'au printemps 42. Les brigades spéciales affinaient leurs méthodes, et le système de liaisons ne se montrait pas forcément à la hauteur:  en mai 41, à Paris, à la suite de l'interpellation de son agent de liaison, Jean Catelas, puis Gabriel Péri et Mounette  Dutilleul furent arrêtés. Jean Catelas était avec Arthur  Dallidet et Félix Cadras , l'un des principaux responsables de l'organisation, juste au-dessous de Duclos et Frachon. Gabriel Péri, à la renommée prestigieuse, n'avait pas encore de responsabilités opérationnelles précises. Quant à Mounette Dutilleul, arrêtée au bois de Boulogne sous la fausse identité de Jeanne Dessart, elle avait le contact direct avec tous les dirigeants, mais sur le moment, la police ignora qu'elle avait frappé si près du centre, ils n'identifièrent Mounette que dix mois plus tard. Deux mois plus tôt, c'est en zone Sud que le Parti avait été décapité avec la chute de Jean Chaintron  et Victor Michaut. Le premier juillet 41, le responsable de la région de Paris, André Bréchet tombe avec trente camarades.

            Heureusement, des évasions permettent de réinjecter des cadres dans l'organisation décimée. Ainsi, parmi les évadés de Chateaubriant, le 19 juin, Eugène Hénaff  sera mis au service de Tillon pour constituer les FTP, Henri Raynaud  ira épauler Frachon pour superviser l'action syndicale, nous le verrons s'installer chez les Neunlist, à Gometz, Fernand Grenier  sera envoyé à Londres pour représenter le PCF auprès de De Gaulle, et Léon Mauvais sera envoyé en zone Sud pour reconstituer la direction.

            En octobre 1941, Emile Dutilleul , le père de Mounette, trésorier officiel du Parti avant-guerre fut arrêté avec 3,4 millions de francs, ce qui correspond à la paye de 120 permanents clandestins pendant un an. Mais le dernier coup vraiment dur fut porté en février et mars 42 par la brigade spéciale du commissaire David. Un coup de filet permit l'arrestation de 116 militants, parmi lesquels des militants essentiels pour l'organisation du Parti: Arthur  Dallidet, Felix Cadras, Danielle Casanova, et des intellectuels qui jouaient un rôle majeur dans les contacts avec les autres composantes de la Résistance: Le philosophe Georges Politzer, Jacques Decour, Hélène Langevin, la fille de Paul, et Jacques Solomon, son mari. C'était le résultat d'un beau travail de filature qui avait commencé le 14 novembre 41, où une note des Renseignements Généraux signala qu'André Pican, responsable de la région rouennaise se rendait régulièrement à Paris. Le 5 janvier 42, David apprit que Pican était réfugié à Paris; les brigades spéciales s'étaient constitué un fichier de fiches anthropométriques très complet, avec photos, de face et de profil, si bien que David put mettre tous ses hommes sur le coup, et Pican était repéré le 21 janvier. Il se garda bien de l'arrêter immédiatement; les filatures de Pican s'enchaînèrent pendant trois semaines; c'est comme cela que tous les contacts de Pican furent "logés", et à leur tour, filés.

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Barbarossa et l'entrée dans la lutte armée

            Au mois d'avril 41, Hitler , en poussant ses troupes dans les Balkans et en envahissant la Grèce, la Bulgarie et la Yougoslavie, prit le risque de rafraîchir ses relations avec Staline . Ce dernier, néanmoins, signa un nouveau pacte avec le Japon: "nouveau succès de la politique stalinienne de paix... qui inspire respect et prudence". C'est dans ce contexte que se réunit au 257, rue de Paris, le premier secrétariat. Tillon y rendit compte de ses tentatives pour constituer un service de renseignements avec Martinet, un homme que lui avait présenté Duclos, mais il rapporta également les grosses réticences rencontrées parmi les cadres du Parti pour étoffer l'OS. La doctrine du Parti concernant le type de lutte à mener avait été résumée par Duclos:

            "On ne réussira pas à faire croire que notre Parti, fidèle à l'enseignement de Lénine , partisan de l'action de masse allant de la pétition, de la manifestation, de la grève jusqu'à la levée révolutionnaire du peuple, soit subitement devenu partisan de l'action individuelle de l'attentat."

            Le 22 juin 1941, à quatre heures du matin, les divisions blindées allemandes déferlèrent sur l'URSS. Après la guerre, pendant près de quarante ans, on vit resurgir entre les communistes et leurs adversaires un débat rituel sur la date de l'entrée en résistance des communistes: Avant ou après le 22 juin ? Le PCF a-t-il été le plus patriotes des partis ? ou n'a-t-il jamais été que le parti de Moscou ?  Aujourd'hui, cette polémique est close: Quelque soient les inévitables zones d'ombre qui obscurcissent encore l'histoire de la Résistance, l'histoire de l'implication du PCF dans la lutte armée est relativement claire: La direction du Parti n'a pas engagé de lutte armée avant le 22 juin 41, ce qui n'a pas empêché certains communistes de pratiquer des actions individuelles de sabotage ou certains responsables de se préparer à la lutte armée. Les autres mouvements de résistance indépendants étaient au même moment très loin de pouvoir envisager un affrontement avec l'occupant.

A partir du 22 juin, tout pousse les communistes à combattre les Allemands, avec la même logique qui poussait De Gaulle , le 18 juin 40, à vouloir poursuivre le combat aux cotés des Alliés. Les communistes s'engagent tout naturellement à lutter aux cotés de leur allié à eux, l'URSS. L'évolution externe n'avait pas pour autant converti l'ensemble du peuple communiste à la lutte armée. Pour que les choses soient claires, il fallait, en guise de déclaration de guerre, poser sur la scène nationale l'acte le plus symbolique qui soit: tuer des Allemands. Le 23 août, sur le quai du métro Barbès, Pierre Georges, le futur Colonel Fabien ,  décharge son 6.35 sur un officier de la Kriegsmarine, l'aspirant Moser . Il est d'usage de prendre cet événement comme point de départ de la lutte armée menée par le parti communiste contre les Allemands. Ce n'est pas tout à fait exact, il y avait déjà eu un attentat perpétré par trois copains de Fabien , Maurice Le Berre , Manuel et Bourdarias  mais il passa inaperçu, car l'officier allemand abattu par Le Berre venait de quitter une prostituée, et les Allemands ne tenaient pas à monter en épingle cette affaire.

La vague d'attentats se prolongea jusqu'au mois de novembre et déclencha un processus de représailles consistant en l'exécution d'otages juifs ou communistes. L'escalade des représailles prit un caractère massif, le 22 octobre, avec la mise à mort de vingt-deux internés du camp de Chateaubriant, parmi lesquels le syndicaliste Jean-Pierre Timbaud  et le jeune Guy Môquet, 17 ans, fils d'un député communiste. Ce n'était pas la première fois que les Allemands fusillaient dans la France occupée, mais jusqu'alors les victimes avaient été reconnus coupables au regard de la loi allemande, alors que certains internés de Chateaubriant n'étaient coupables que d'avoir été communistes pendant la drôle de guerre ou dans la période qui suivit l'armistice.

Le centre à 2 doigts de la chute

Arrestation d'Arthur Dallidet Février 42